Une région forestière à la pointe de l'innovation :
le Valois sous les rois de France (XIIIe-XVIe siècle)
Michel Philippe
Chercheur associé
UMR 5060, CNRS-Laboratoire de Métallurgies et Cultures (France).
Situées à moins d'une centaine de kilomètres au nord-est de Paris, les forêts valoisiennes de Rest, de Compiègne et de Cuise, connaissent à partir du début du XIIIe siècle une dynamique économique sans égale par ailleurs. Le roi Philippe Auguste y a incontestablement sa part dans la mesure où il cherche à imposer sa marque dans un certain nombre d'entreprises forestières et où il crée, dès 1214, une nouvelle organisation de ses forêts. Dès lors, celles-ci vont connaître un rayonnement pluri-industriel important. Celui-ci se matérialise en particulier, au niveau des activités verrières, dans la participation au développement des verrières de plusieurs établissements ecclésiastiques (à Soissons, etc.) et par l'émergence de plusieurs familles verrières qui imposeront leur technique de fabrication dans cette région puis dans la Normandie voisine (Caquerai, Brossard, etc.).
An innovative forestry region: the Valois under the kings of France (13th - 16th centuries).
Less than a hundred km north-east of Paris, the Valois forests of Rest, Compiegne and Cuise experienced since the beginning of the 13th century an unrivalled economic dynamism. King Philippe-Auguste has undoubtedly his part of influence in this as he seeks to leave his mark in a number of forestry enterprises and imposes as early as 1284 a new organization for his forests. From then on these will experience important economic development in multiple industrial activities. This is reflected in particular, in glass making with the use of new stained glass in several church buildings (Soissons, etc.) and in the emergence of several successful glassmaking families who will impose their craft in this region and later in neighbouring Normandy (Caquerai, Brossard, etc).
Fig. 1. Carte du Valois. Localisation contemporaine du pays de Valois. © Communauté de Commune du pays de Valois.
Sans doute faut-il commencer par le Valois (fig. 1) pour évoquer le passé de la verrerie parisienne, mais également de la Normandie, de la forêt d'Othe ou du Berry. Ces régions ont en effet très tôt accueilli des verriers formés en Valois dans les forêts de Cuise, de Compiègne ou de Rest, entre autres, véritables foyers verriers dès le XIIe siècle, voire auparavant.
Rappelons-le ici, le verrier nommé Philippe de Caqueray, sieur de Saint-Imes, à qui on a longtemps attribué l'invention du verre plat « à la normande » vers 1330, serait originaire du Valois… Selon nous, ce genre d'assimilation entérine d'abord l'importance de cette région au niveau de la production verrière pour cette époque ; il y associe également une famille particulière, effectivement réputée pour ce type de fabrication, à savoir les Caquerai ; enfin, il définit la technique utilisée par ce verrier, à savoir celle du verre en disque qui connaîtra son plein développement en Normandie à partir du XVe siècle. Qu'il s'agisse d'une légitimation a posteriori ne contrarie pas ce raisonnement. Il reste à montrer dans les vitraux de cette époque les effets de ce mode de fabrication…
Je souhaite ici tenter d'éclaircir le rôle de ce roi de France, et de ses successeurs, dans la production et dans la réalisation des verrières et vitraux régionaux. Son action principale s'est exprimée à partir de la forêt de Rest, au détriment relatif des autres massifs tout aussi prometteurs d'un point de vue économique (forêts de Compiègne, de Cuise, voire de Thelle plus à l'ouest). Pendant qu'il cherche à s'imposer militairement aux troupes anglaises installées ou présentes dans la vallée de la Loire et, globalement, sur les flancs ouest et sud-ouest de son étroit royaume, il installe son pouvoir de monarque constructeur au nord et au nord-est de la Seine : le Valois et ses forêts seront son terrain d'expérience et une forme d'investissement à long terme.
La forêt de Retz est une forêt domaniale de l'Aisne, en forme de croissant, dont Villers-Cotterêts serait le centre. Elle est située à 80 km au nord-est de Paris. C'est l'un des plus grands massifs forestiers français d'environ 13 023 hectares. Elle appartient à l'ensemble des grandes hêtraies de Picardie (chapelet de forêts domaniales entrecoupées de forêts privées). Cette forêt « la plus noble et la mieux plantée du Royaume » est bien décrite dans les archives. Contrairement à d'autres espaces forestiers français, où le couvert forestier n'est en général pas statique, ses contours n'ont guère évolué au cours des siècles. Elle est issue de l'immense forêt des Sylvanectes, qui s'étendait au temps de Jules César de la région de Louvres (actuel Val-d'Oise) jusqu'au milieu du département de l'Aisne. Ce massif s'est morcelé au cours des siècles : forêt de Retz à l'est, forêt de Compiègne, au nord, forêt de Cuise à l'ouest… jusqu'à la forêt de Thelle à l'extrême ouest. Aujourd'hui, le croissant de la forêt de Rest résulte de nombreux défrichements médiévaux, entre Tardenois et Valois. Il est comme miné par une série de vers qui l'ont rongé de l'intérieur et n'ont laissé que la partie superficielle, comme un leurre : résultat de ponctions moult fois répétées dans ce massif forestier par les entrepreneurs, les communautés environnantes, les marchands de bois… et les fraudeurs.
