Actes du premier colloque international de l'association Verre et Histoire, Paris-La Défense / Versailles, 13-15 octobre 2005

Marie-Pierre JÉZÉGOU, Hélène BERNARD, Ingénieures d’études
Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous marines, Ministère de la Culture

Épave Ouest-Embiez 1
Agencement de la cargaison : quelques pistes pour l'étude du commerce du verre au début du iiie siècle après Jésus-Christ (suite)

3. Interprétation

Dessin et photographie : Types principaux constituant la batterie de cuisine (Dessins Camille Damon, photographies et infographie Stéphane Cavillon, DRASSM)
Fig. 11 : Types principaux constituant la batterie de cuisine (Dessins Camille Damon, photographies et infographie Stéphane Cavillon, DRASSM).

3.1 La datation

La céramique de bord ne se distingue en rien du faciès des vaisseliers découverts dans les villes portuaires de Méditerranée occidentale telles Ostie sur la côte tyrrhénienne, Aquilé sur l’Adriatique septentrionale (Mandruzzato et al., 2000) ou encore Marseille et Toulon.

Les données quantitatives sur un ensemble homogène de poterie de table et de cuisine en usage dans la deuxième moitié du iie siècle et peut-être au début du siècle suivant à Marseille (Moliner, 1996, p. 249) montrent une association significative de marmites africaines H 197 et leurs couvercles H 196 avec les plats à cuire H 23B et les marmites orientales Robinson G 193.

Une forme de marmite africaine à couvercle, une forme de marmite orientale et un plat à cuire constituent, à cette époque, la batterie de cuisine idéale pour la cuisson des aliments (fig. 11). Surtout, on relève l’absence de sigillée claire C exportée à partir de 230-235 (Tortorella, 1981, p. 58-59 ; Tortorella, 1987, p. 299-300; Tortorella, 1995) et qui semble constituer, pour l’épave des Embiez, le terminus ante quem le plus pertinent.


∧  Haut de page3.2 La provenance et la fonction des amphores

La trentaine d’amphores attestées jusqu’à présent permet déjà, compte tenu de la modestie du tonnage du navire et en conséquence de son équipage9 d’affirmer que certaines d’entre elles voyageaient en tant que cargaison.

Dessin et photographie : Types d’amphores attribuables au fret (Dessins Camille Damon et Guergena Guionova, photographies et infographie Stéphane Cavillon, DRASSM)
Fig. 12 : Types d’amphores attribuables au fret (Dessins Camille Damon et Guergena Guionova, photographies et infographie Stéphane Cavillon, DRASSM).

L’hétérogénéité du lot montre une nette prédominance des amphores occidentales :

  • 11 italiques (2 d’Italie centrale, 9 pour la côte tyrrhénienne),
  • 8 gauloises,
  • 2 hispaniques (1 de Bétique et 1 de Tarraconnaise),
  • 2 africaines,
  • 6 orientales.

En l’état actuel des recherches, il est encore difficile de se prononcer avec certitude sur la fonction à bord de tel ou tel type. Néanmoins il est tentant d’attribuer au bord les deux amphores d’Italie centrale connue pour fournir en vin de qualité médiocre le grand marché de l’Urbs et peut être aussi les deux amphores africaines (une amphore à saumure ou à vin et une amphore à huile). Le rôle des amphores gauloise que l’on retrouve aussi bien à l’avant qu’à l’arrière de l’épave reste incertain. Toutefois, si la part commerciale se concentrait sur les Dressel 2/4 de la côte tyrrhénienne (majoritaires) et les amphores orientales, nous serions face à un commerce de vin de premier choix10 et même de grand cru en ce qui concerne les Agora F65/66 (fig. 12).

Cette cargaison réduite pourrait correspondre au commerce privé du capitaine ou à la commande d’un marchand spécialisé dans un centre urbain d’une certaine envergure dans lequel se trouvait la clientèle de tels produits. Il est en tout cas impossible d’imaginer que ce vin ait pu être destiné à la consommation de l’équipage.

Les données de l’archéologie terrestre dans la vallée du Rhône, corroborent assez bien une distribution de ce type avec une présence réduite mais régulière de ces produits à travers le temps (Lemaître 2000 ; Desbat, Savay-Guerraz, 1990).


∧  Haut de page3.3 L’origine du verre brut et de la vaisselle de verre

Les produits semi-finis et la vaisselle montrent une composition assez proche et ont été faits avec les mêmes sables. Ils relèvent du groupe 4 (Thirion-Merle, 2003, p. 170-171). Les productions de ce groupe ne sont connues qu’aux iie et iiie siècles de notre ère et on ignore encore la localisation des gisements de sable qui en sont à l’origine. Ceux-ci sont distincts des gisements de sable utilisé par l’artisanat verrier de Syrie-Palestine et par celui d’Égypte (Foy, Jézégou, 2003, p. 163). La composition chimique des sables entrant dans la production des verres du groupe 4 est toutefois très proche de celle des sables utilisés pour les verres du groupe 3 (Picon, Vichy 2003, p. 27). Ces verres, ne sont pas pour autant des productions marginales : ils ont été repérés de longue date en Égypte, puis en Grande-Bretagne, Germanie, et récemment en Gaule et en Afrique du Nord (Foy, Nenna, 2001, p. 32-33) sans que l’on connaisse véritablement la localisation des ateliers secondaires qui les ont fabriqués.


∧  Haut de page3.4 L’origine du verre à vitre

La composition du verre à vitre plat s’apparente à celle produite par les sables utilisés dans les ateliers syro-palestiniens de la région du Bélus et relève du groupe 3 (Foy, Picon, Vichy 2000, p. 51 et suivantes ; Thirion-Merle 2003, p. 170-171). Toutefois rien n’autorise à confondre lieu d’extraction des sables et lieu de fabrication des vitres. Les analyses sur les vitres circulaires sont en cours.


∧  Haut de page3.5 Description du verre à vitre

Photographie : Fragment de vitre plate (Crédit Christine Durand, Centre Camille Julian, CNRS)
Fig. 13 : Fragment de vitre plate (Crédit Christine Durand, Centre Camille Julian, CNRS).
Photographie : Deux vitres rondes extraites de la pile (Crédit Nathalie Gassiolle)
Fig. 14 : Deux vitres rondes extraites de la pile (photographie Nathalie Gassiolle).

Les fragments de vitres plates (fig. 13) couvrent une superficie de 7 m2, Il n’est pas possible de connaître leur gabarit car aucune n’a été retrouvée entière, ni même munie de deux angles ce qui nous donnerait au moins la dimension d’un côté. Ces vitres présentent une surface lisse et l’autre rugueuse, avec des rebords grossièrement rectilignes et peu épaissis.

Les petites traces d’outils visibles sur les côtés nous montrent que le mode de fabrication a consisté à couler le verre sur un marbre ou dans un cadre avant de l’étirer (Foy, Fontaine 2005).

Les vitres circulaires (fig. 14) présentent sous la forme d’un empilement de sept pièces bombées, à rebord plat, de 42 à 51 cm de diamètre. Elles offrent le même aspect que les vitres plates à savoir une surface lisse et une surface d’aspect granité (ibid.).


∧  Haut de page3.6 Essai de restitution du port en lourd et tonnage théorique

Au moins une trentaine de vitres plates et une douzaine de vitres rondes peuvent être comptabilisées dans l’état actuel d’avancement de la fouille. À raison d’1 kg par vitre, elles représentent un poids de 42 kg11. Le poids de la vaisselle de verre est estimé à 50 gr par pièce soit 90 kg. Celui de la matière brute s’établit très approximativement à 17,75 tonnes.

Le poids des amphores pleines peut être estimé à 675 kg.

Il faut encore ajouter 200 kg de lest et environ 400 kg d’ancres12, ce qui donne un total d’environ 20 tonnes en l’état actuel des fouilles.

Le tonnage théorique d’un navire d’une longueur n’excédant pas 15 m peut être évalué entre 20 et 25 tonnes (Roman, 1988, p. 129).

En conséquence, il semblerait que le navire naviguait à pleine charge. Par ailleurs, il est encore trop tôt pour se prononcer sur la fonction du lest à bord13.