Actes du premier colloque international de l'association Verre et Histoire, Paris-La Défense / Versailles, 13-15 octobre 2005

Présentation et Avant-propos

Ce colloque international, le premier organisé par l'association Verre et Histoire, s'est tenu du 13 au 15 octobre 2005 à Paris-La Défense et à Versailles.

Il est difficile, de nos jours, d'imaginer des bâtiments publics ou privés dépourvus d'ouvertures vitrées. Cloisons protectrices mais susceptibles de transmettre pleinement la lumière, les vitrages ne se sont véritablement imposés à l'habitat occidental qu'au cours du xviie siècle. Notre colloque se propose d'explorer les périodes qui conduisent à l'instauration de ce lien constitutif entre le vitrage et l'espace de vie de l'homme.

Pour son premier colloque international, l’association Verre & Histoire a choisi d’interroger l’histoire du verre plat sur la longue période qui mène de l’Antiquité au xviiie siècle. La banalisation actuelle du vitrage fait en effet oublier que, depuis son invention, le verre plat a connu une lente évolution, interrompue par des périodes de vraies ruptures. Différents spécialistes sont ici intervenus. Certains ont pris l’archéologie comme terrain d’étude, d’autres, l’art du vitrail ou l’architecture ou encore les compositions, sachant que les sources écrites de l’histoire ont étayé en partie ou totalement les approches de ces contributeurs. Il en a résulté une trame chronologique relativement claire de l’évolution du verre plat à travers le temps et quelques lignes directrices sur lesquelles nous reviendrons.

Le verre plat est attesté dès l’époque augustéenne. De composition sodique, comme le prouvent les analyses des spécimens de Pompéi par Marco Verità, le verre à vitre est obtenu selon différentes techniques (coulage et étirage, soufflage en cylindre ou en « couronne », découpe au grugeoir). Il est en usage dans les bâtiments publics : dans les thermes, de façon assurée, dans certains temples et quelques demeures particulières. Variant des tons monochromes verdâtres, bleuâtres ou grisâtres, jusqu’à l’incolore, la vitre est maintenue dans des châssis de bois, de marbre ou de métal (fer, bronze, cuivre), comme l’ont évoqué Pascal Vipard et Peter Cosyns, ce dernier ajoutant l’hypothèse de l’emploi précoce de baguettes de plomb de sertissage.

L’évocation du verre antique a permis de poser la problématique pour le Haut Moyen Âge, car les temps obscurs qui l’accompagnent ont conduit les verriers occidentaux à procéder à des réinterprétations sinon à des innovations. Le verre d’époque paléochrétienne et mérovingienne présenté par Gaelle Dumont, Christian Sapin, Jacques Le Maho ou Rosemary Cramp – ces derniers s’étant abstenus de contribution écrite –, conserve le type de composition sodique romain (voir les analyses de Volturno et de Farfa par Marco Verità) mais ne dérive plus que du soufflage en cylindre. Pour la première fois, on peut parler de vitrail. Composé de modestes pièces de couleur découpées au grugeoir et assemblées au plomb, les verrières se sont métamorphosées en petites parois lumineuses et colorées aux riches effets décoratifs. Comme dans la période carolingienne qui suit, les exemples qui nous sont parvenus proviennent de complexes cultuels ou aristocratiques (poster de François Gentili), sur le continent comme sur les îles anglo-saxonnes. Ce n’est qu’à partir du tournant du ixe siècle que la composition du verre commence à devenir potassique (Verità, Le Maho) et que la figuration s’introduit sur les vitraux.

Le climat d’insécurité n’a probablement pas favorisé la continuité de l’exercice de cet art. Le vitrail ne semble s’imposer à nouveau dans les églises de la Chrétienté occidentale qu’à partir du xiie siècle où il devient l’une des principales caractéristiques de la « révolution » gothique. D’après les textes évocateurs présentés par Geneviève Grossel, chargé de symbolique, le verre a stimulé l’imaginaire des hommes du Moyen Âge. Il est vrai que le verre reste dans le quotidien une matière rare et précieuse dont l’usage ne gagne que lentement l’habitat. Dans les plus fastueuse demeures du milieu du xve siècle, les panneaux de verre incolore et losangé n’occupent pas plus des deux tiers de la hauteur de la croisée (Sophie Lagabrielle). Les verres médiévaux dits de fougères se reconnaissent à leur composition potassique (analysés par Marco Verità et Olivier Schalm), à un aspect plus verdâtre que blanc ou à des coloris affirmés. Soufflés, ils sont issus soit d’un cylindre (aire germanique) soit d’un plateau ou disque (royaume de France). Michel Philippe a dressé la carte d’une France (xiiie-xvie siècles) plus impliquée dans la production de verre plat dans sa moitié Nord que dans sa partie Sud.

Le xvie siècle ouvre un temps de perfectionnement technique. Isabelle Lecocq cite Vasari pour qui les verres français, flamands et anglais sont plus beaux que les épais et opaques verres vénitiens. Les critères de qualité d’un verre reposent en effet sur la transparence et la luminosité de sa matière. Encore, en 1764, l’architecte Gabriel tient à choisir, pour l’École Militaire, de « beaux verres de France, clairs et nets, sans bouillons ni boudines », nous a rappelé Denis Woronoff, prouvant par là que les verres des xvie-xviiie siècles ne sont pas toujours purs. On se reportera à la contribution de Michel Hérold qui propose plusieurs mentions sur la qualité et la provenance des verres au xvie siècle. Il mentionne qu’à Paris, le peintre-verrier Nicolas Beaurain se fournit en « bon verre, tant de verre de Lorraine que de France ». En effet, on a tendance à opposer les productions de l’Empire germanique spécialisé dans le verre à manchon à celles de la moitié Nord de la France qui produisent des plateaux, or la Thiérache, région étudiée par Stéphane Palaude, apparaît comme une région de production mixte. Le verre dit de France a longtemps été considéré comme le plus transparent, mais le plus onéreux. Ainsi, depuis 1470, comme l’a montré Joost Caen, une ordonnance tente d’imposer aux peintres-verriers du sud des Pays-Bas l’utilisation du « verre français » (franche glas) pour les parties principales de leurs compositions, avec consigne de réserver le verre germanique (Rijns) aux bordures. Mais, sur la question de la provenance des verres pendant la période moderne, les contributions de Bruce Velde, Juliette Dupin et Stéphane Palaude ont été très intéressantes parce qu’elles tendent à rompre l’idée reçue d’une dichotomie accentuée entre verre de France et verre d’Allemagne. Elles ont en effet mis l’accent sur la présence d’un troisième type de composition, riche en calcium (taux supérieur à 20 %) que produit le Nord/Nord-Est du royaume de France. D’après une grande quantité de verre à vitre découverte au cours des fouilles du Louvre, ce verre calcique a aussi sa place sur le marché parisien au xviie siècle.

C’est au cours des xviie et xviiie siècles que l’on renonce aux verrières hautes en couleur. Mathieu Lours a bien décrypté le processus de désaffection qui touche les vitraux colorés de la capitale française à partir des années 1730. Ce rejet doit autant être attribué aux architectes forgés au classicisme académique qu’à un clergé paroissial jansénisant, mais c’est le manque de moyens financiers des fabriques qui a provoqué leur élimination. Quelles que soient les ouvertures, il n’est plus question que de blancheur et de transparence. Dans les demeures, comme l’ont évoqué Denis Woronoff, Christiane Roussel et Martine Diot, les panneaux losangés montés au plomb cèdent la place vers 1660 aux châssis à petit-bois et petits carreaux, puis, dans la première moitié du xviiie siècle, aux fenêtres à double battant munies d’une espagnolette, qui, dans une ultime étape située vers 1750, adoptent les grands carreaux. En France, comme en Angleterre, ainsi que l’ont rappelé David Crossley et Denis Woronoff, l’architecture classique des xviie-xviiie siècles aime à multiplier les baies en façades. Bien qu’essentiellement urbaine, la demande en vitrage augmente jusqu’à devenir un phénomène de masse. Pour faire face au manque de combustible forestier, la verrerie anglaise se tourne, dès les années 1615-1620, vers le charbon. Elle redessine totalement ses fours de production et quitte la région traditionnellement dévolue à l’industrie verrière dans le Sud-Est du pays pour s’implanter dans le Nord-Est.

En France, dans les dernières années du xviie siècle, une grande partie des efforts de la profession se portent sur l’amélioration des techniques de façonnage. L’expérimentation de la méthode de coulage du verre sur table est accélérée par l’avancement du chantier du château de Versailles. Après plusieurs années d’expérimentations relatées par Maurice Hamon et Alain Bouthier, la manufacture des Grandes Glaces, poursuivant les recherches menées par Bernard Perrot, héritière de Tourlaville et ancêtre de Saint-Gobain, réussit à mettre au point, dans les années 1700, la technique du verre coulé.

∧  Haut de pageTerminologie, production, dimensions, commerce...

Outre la reconstitution de ce fil chronologique, le colloque a permis d’autres acquis sur l’histoire du verre plat. Sans vouloir être exhaustif, on retiendra en premier lieu la concordance des voix sur une terminologie post-romaine propre au verre plat. Le verre plat, appelé gros verre au Moyen Âge, s’oppose en effet au menu verre, que l’on évalue souvent par faix de verre. Les verres dits d’Allemagne, de Lorraine, d’Alsace ou de Bohême, sont décrits comme des verres en table. Ils sont façonnés en manchons (ou cylindres), dont on extrait des feuilles, elles-mêmes comptabilisées en nombre de liens que contient le ballot (balot ou balon). Les verres dits de France, technique dans laquelle la Normandie est passée maître (ou maîtresse ?), se présentent, pour leur part, sous la forme de plateaux ou de disques, marqués en leur centre par le renforcement de la boudine, point d’ancrage du pontil. Dans les textes, ils sont identifiables à l’emploi de termes de « sommes » ou de paniers de verre, ces derniers, évocateurs des contenants dans lesquels les plats (ou encore pois) sont transportés. Les plats ou plateaux ne doivent pas être confondus avec les cives, étudiées par Christophe Gerber. D’un diamètre très réduit, de 8 à 12 cm, les cives sont apparues au xiiie siècle et ne se sont généralisées, qu’en Italie et dans les régions de tradition germanique, deux siècles plus tard. Cives, losanges, bornes, premiers carreaux sont montés au plomb dans de lourds vantaux. L’abandon du sertissage des verres dans la fenêtre commence vers le milieu du xviie siècle. Cette mutation a été observée à Paris et à Besançon, respectivement par Denis Woronoff et Christiane Roussel. C’est l’apparition de la fenêtre dite à petit bois, parce que composée de petits carreaux (de 13 à 28 cm de côté). Cent ans plus tard, apparaissent les grands carreaux, aux dimensions quelque peu extensibles : de 15 pouces sur 11 (39 cm sur 28,6), ils passent à 26 pouces sur 20 (67,6 cm sur 52), en 1786-1787. Sur les questions de vocabulaire concernant les hommes du métier, le Moyen Âge et la Renaissance ont usé d’appellations si génériques que le titre de verriers semble autant évoquer le maître de la verrerie ou maître-voirier que le peintre-verrier ou le vitrier, dénommé glazer en néerlandais.

Les différents spécialistes ont également contribué à la mise en place de repères sur l’évolution des dimensions de verres, quelle qu’en soit la méthode d’obtention, et Michel Philippe en a présenté certaines sous forme de tableau récapitulatif. Sous l’Antiquité – période non prise en compte par ce dernier –, les plus grandes vitres font environ 76 cm sur 54 cm pour une épaisseur d’environ 5 mm, a précisé Pascal Vipard. Echouées dans le golfe d’Ajaccio, les 85 vitres du iiie siècle de notre ère qu’étudie Jean-François Cubells avoisinent les 85 à 90 cm sur 35 à 30 cm, tandis que les vitres circulaires bombées destinées aux oculi des thermes romains décrites par Marie-Pierre Jézégou font de 42 à 51 cm de diamètre. Il faudra attendre plusieurs siècles avant de retrouver de telles dimensions. En effet, pour Michel Hérold et Michel Philippe, au xiie siècle, le plateau normand ne mesurait que 18 cm de diamètre, 40 cm dès le xiiie siècle, et 50 cm en 1485 ; en 1624, il atteint 1 m. À l’Est, les mesures sont moins abondantes et peut être moins normées. Le calibre moyen des feuilles de verre serait au XVIe siècle d’environ 86 cm par 43 cm, ce qui implique un manchon très allongé et de petit diamètre, au regard des grands manchons de la fin du xviiie siècle dont les plus grands peuvent atteindre 1 m par 0,75 m ou 0,97 m par 0,81 m, mentionne Michel Hérold. La dimension moyenne des feuilles relevées pour Besançon au xviiie siècle serait de 18 pouces sur 16 (soit environ 47 cm sur 42), sachant qu’elles pouvaient faire 18 pouces sur 27 (46,8 cm sur 70,2). Mais prenons la taille moyenne d’un manchon à la fin du xviiie siècle (90 cm sur 80), celle-ci concorde avec celle des 357 miroirs − soufflés en cylindre − de la Galerie des Glaces du château de Versailles, comme l’a noté Maurice Hamon. Compte tenu de leur épaisseur (5 mm), on a ici affaire à ce que l’on appelle des glaces, dont la surface parfaitement lisse a subi différentes opérations d’abrasion (douci-poli) avant de recevoir l’étamage au mercure.

Du Moyen Âge à la fin du xviiie siècle, la considération portée au verre en confirme la valeur. Cette notion, peu divulguée, a plusieurs fois été relevée au cours du colloque. Le verre cassé, par exemple, qui entre sous forme de groisil dans la fabrication du verre, fait ainsi l’objet de transactions, récupérations et échanges, sans doute depuis l’Antiquité (épave d’Embiez). De même, au Moyen Âge, le « verre vieux » des fenêtres est-il démonté et réutilisé dans des zones moins prestigieuses de la demeure (Sophie Lagabrielle). À ce sujet, Denis Woronoff a bien fait remarquer que les châssis de toile ou de papier, d’un usage généralisé pendant la période médiévale, sont encore attestés à la fin du xviiie siècle dans les parties annexes ou reculées de la maison, même à Paris. En 1787, lorsqu’Arthur Young traverse le Quercy, il ne peut que constater l’absence de vitres aux fenêtres. Citons en dernier lieu l’exemple de la fenêtre à guillotine présentée par Justine Bayley (xviie siècle) et arrêtons-nous sur son vitrage hétéroclite fait de losanges et de carreaux. C’est un témoignage supplémentaire de la nécessité à prendre en compte la coexistence dans le temps des dernières nouveautés avec des usages anciens. Notre appréciation sur la généralisation du vitrage doit en effet être très modulée.

Il a enfin été question de commercialisation du verre plat. On savait que les Romains transportaient le verre brut et le verre creux par bateau à travers la Méditerranée. Le verre à vitre découvert à bord de l’épave d’Embiez a été produit dans des ateliers – primaires – établis en Méditerranée orientale et en Égypte. Or ce verre, comme nous l’a démontré Marie-Pierre Jézégou, voyageait dans une embarcation partie d’un port vraisemblablement italien, peut-être d’Ostie, et se dirigeait vers un port de Gaule, vraisemblablement pour y approvisionner des artisans verriers. Le verre à vitre antique circule donc sur de très longues distances. Il n’en a pas été toujours ainsi par la suite. Si l’on fait un saut dans le temps, on apprend de Philippe Lardin qu’en 1371, des verriers des forêts avoisinantes s'installent sur le parvis de la cathédrale de Rouen pour y vendre leurs productions. Si le débouché du verre normand est à cette date principalement assuré par Rouen, et si les artisans-verriers de la ville dominent alors économiquement les maîtres des verreries forestières, la situation évolue car, au xvie siècle, les verriers normands sont reconnus comme les principaux fournisseurs de verre à vitre de Paris. Les grandes villes du royaume, à commencer par la capitale, se présentent en effet comme de grands centres d’échange et de consommation. Selon Savary cité par Denis Woronoff, le verre à vitre français, est « un objet considérable de commerce », qui s’exporte avec succès, ce qu’a confirmé Joost Caen avec l’exemple des Pays-Bas du sud. Plus on avance dans le temps, plus le vitrage devient indispensable au confort des habitants urbains. Les verreries organisent leur production en fonction de cette demande. Christophe Gerber a montré qu’à Court-Chaluet, dans le Jura suisse, il y a eu une production simultanée de cives et de verres en manchon. La cive était destinée aux régions alémaniques de Bâle, Soleure et Bienne, et le carreau de verre plat, largement diffusé en région franc-comtoise. De même, à partir de 1730, les fabriques de verre germanique qui avaient été durablement affectées par la Guerre de Trente Ans, arrivent sur le marché parisien à reprendre l’avantage sur le verre normand.

La richesse des propos de ce colloque ne nous permet pas d’en restituer ici toute la teneur. Après avoir tenté de formuler quelques unes des notions intéressantes alors évoquées, je préfère vous laisser parcourir ces Actes par vous-même.

Sophie Lagabrielle,
Présidente de l'association "Verre & Histoire"


Titre du colloque : Verre et Fenêtre de l'Antiquité au 18e siècle

Le Colloque